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Bela Tarr, un cinéaste

Béla Tarr, immense cinéaste hongrois, artiste discret et mélancolique

Réputé pour son cinéma austère et sublime, très aimé des cinéphiles exigeants, Béla Tarr avait tourné dix longs-métrages majeurs et quelques courts métrages. Il s’est éteint le 6 janvier à Budapest en Hongrie, à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé. Son cinéma, porté par un noir et blanc d’une beauté ascétique et par l’usage magistral du plan-séquence, aura été une longue méditation sur l’épuisement du monde, sur la lenteur comme résistance, sur le temps comme matière morale.

Des débuts ancrés dans le réel

Né en 1955 à Pécs, dans un milieu artistique, Béla Tarr commence très jeune à filmer la réalité la plus rugueuse. Ses premiers films, ancrés dans un réalisme social sans fard (Le Nid familial, L’Outsider, Rapports préfabriqués), témoignent déjà d’une attention profonde aux corps fatigués, aux vies entravées. Almanach d’automne (1984), son dernier film en couleur, marque un seuil : après lui, le monde de Tarr s’assombrit, se resserre, se ralentit.

Le tournant Krasznahorkai : une éthique du regard

La rencontre avec l’écrivain László Krasznahorkai ouvre un second souffle, plus radical encore. Avec Damnation (1987), Béla Tarr abandonne définitivement la couleur, allonge la durée de ses plans, fait du plan-séquence non un effet de style mais une véritable éthique du regard.

Un cinéma de la durée et de la nuit

Béla Tarr appartient à cette race rare de cinéastes qui ne font pas des films mais creusent le monde, plan après plan, jusqu’à l’os. Son cinéma est une lente traversée de la nuit, une marche obstinée dans la boue du réel, où le temps s’étire comme une plainte sourde et où chaque visage semble porter le poids d’une humanité à bout de souffle. Regarder un film de Béla Tarr, c’est accepter de se défaire de l’impatience, d’entrer dans une durée morale autant que cinématographique.

Dunkerque, 1995 : la rencontre

En 1995, j’ai invité Béla Tarr à venir présenter Damnation (1987) lors des 9ᵉˢ Rencontres cinématographiques de Dunkerque. Ce choix évident s’imposait. Damnation est un film de pluie et de cendres, un poème noir traversé de travellings hypnotiques, où les êtres avancent comme déjà vaincus, sans pathos ni illusion. Un film d’une rigueur implacable, d’une beauté âpre, qui exige du spectateur autant qu’il lui donne. Le montrer à Dunkerque, c’était faire le pari de l’intelligence, de la patience, de la disponibilité au cinéma.

Une œuvre radicale et cohérente

L’œuvre de Béla Tarr s’est construite dans une radicalité croissante. De ses premiers films encore ancrés dans un réalisme social brutal, il a peu à peu glissé vers une forme de tragédie métaphysique où le monde semble se répéter jusqu’à l’épuisement. Avec Sátántangó, son chef-d’œuvre monumental et vertigineux, il invente un cinéma de la durée extrême, où la répétition devient destin et où la caméra accompagne les corps comme un témoin obstiné de leur lente déchéance.
Les Harmonies Werckmeister déploient ensuite une vision cosmique du chaos, portée par un noir et blanc somptueux et une musique lancinante, tandis que L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, enferme la morale humaine dans une nuit épaisse, brumeuse, presque visqueuse.

Le Cheval de Turin : un adieu

Le Cheval de Turin, enfin, son film testamentaire, est une extinction. Jour après jour, le monde s’y retire, la lumière s’éteint, les gestes se raréfient. Plus rien ne progresse, tout se fige dans une fatigue définitive. C’est un adieu d’une austérité bouleversante, un dernier regard posé sur l’entropie du vivant.

L’homme derrière l’œuvre

Mais Béla Tarr n’était pas seulement ce cinéaste exigeant, rigoureux jusqu’à l’ascèse. L’homme que j’ai rencontré à Dunkerque était intelligent, profondément cultivé, charmant, courtois, et doté d’une malice discrète qui contrastait avec la noirceur de ses films. Derrière la gravité de l’œuvre, il y avait un regard vif, une présence chaleureuse. Cette alliance rare entre une radicalité artistique sans concession et une humanité dense rendait l’échange d’autant plus précieux.

Un cinéma nécessaire

Inviter Béla Tarr en 1995, c’était affirmer une certaine idée du cinéma : un cinéma qui ne flatte pas, qui ne rassure pas, mais qui tient debout face à l’effondrement. Un cinéma de résistance, de temps long, de fidélité à une vision.
Un cinéma nécessaire.

Jacques Déniel

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