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Une certaine idée du cinéma le blog de Jacques Déniel

  • Le Soldatesse un film de Valerio Zurlini

    Le Soldatesse un film de Valerio Zurlini

     

    Un chant d'amour et de liberté, désespéré

     

    Cinéaste délicat et aimant, partagé entre l’exaltation et le désespoir, Valerio Zurlini (1926-1982) est trop méconnu comme Mauro Bolognini ou Ermano Olmi. Caché par la richesse des œuvres du cinéma italien des années cinquante, soixante et soixante-dix (Michelangelo Antonioni, Luchino Visconti, Pier Paolo Pasolini, Marco Bellocchio, Marco Ferreri, Federico Fellini, Bernardo Bertolucci, Sergio Leone, Dino Risi, Luigi Comencini, Ettore Scola, Francesco Rosi, Mario Monicelli, Vittorio de Sica...) et l'ombre du maître Roberto Rossellini, il reste le grand oublié.

    Son œuvre est traversée par deux grands thèmes, la guerre et ses contextes politiques et sociaux ainsi que les tonalités intimistes, psychologiques décrivant l’âme d’individus en perte de repères dans un Monde dominé par le Mal. Il est l’auteur de huit longs-métrages bouleversants à redécouvrir d'urgence (Été violent, La Fille à la valise, Journal intime, Le Soldatesse, Le Professeur, Le Désert des Tartares..)

     

    Le Soldatesse était sorti le 31 août 1966 dans l’indifférence générale en Italie comme en France. Sa superbe restauration par la cineteca di Bologna et L'Immagine Ritrovata et sa distribution en salle (juillet 2022) grâce aux Films du Camélia nous donne une deuxième chance afin que nous puissions le reconsidérer.

    L'histoire se déroule en 1942, dans la Grèce occupée par les troupes italiennes. La guerre italo-grecque est un conflit armé entre le Royaume d'Italient (dirigé par le gouvernement Fasciste de Benito Mussolin) et le Royaume de Grèce durant la période du 28 octobre 1940 au 6 avril 1941. Elle marque le début de la campagne des Balkans lors de la Seconde Guerre mondial. Pressé de partir d'Athènes en proie à la famine et au désastre, le lieutenant d’infanterie Gaetano Martino accepte la mission d’escorter douze femmes contraintes de se prostituer dans plusieurs bordels militaires à travers le pays, jusqu’à Ocrida en Albanie.

    Cinquième long-métrage d’une courte carrière marquée par des échecs publics et commerciaux, par des détestations critiques et des projets abandonnés - comme l'adaptation du Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani dans les années-soixante (finalement tourné en 1970 par Vittorio de Sicca) -, Le Soldatesse (Des filles pour l’armée -1965) est l'un des films secrets et mal-compris de Valerio Zurlini.

    Long-métrage impressionnant, tragédie humaine cruelle et désespérée, film antifasciste, Le Soldatesse est à la fois un road-movie, un film de guerre et un mélodrame sec et tragique. C'est une œuvre ample et brulante, remplie de tristesse et de mélancolie. Le film nourri par les messages des Évangiles et du communisme est une ode vibrante aux femmes grecques obligées de se prostituer pour manger et survivre.

    Les douze femmes choisies sont montrées avec beaucoup d'attention et de compassion par le cinéaste qui leur consacre un chant d'amour et de liberté, désespéré. Par la défense de ces femmes, Zurlini construit une allégorie. Le cœur de femmes contraintes d'offrir leurs corps aux soldats ennemis représente le sort douloureux de la Grèce soumise à l’envahisseur italien. Les hommes, à part le Lieutenant Martino (remarquable Tomas Milian) qui prend conscience de l'horreur de la guerre, de la veulerie de sa mission et le sergent (Mario Adorf, une brute perdue et tendre) que l'amour d' Ebe (Valeria Moriconi, pimpante, insolente et drôle) humanise, sont tous montrés comme des lâches et des salauds. Les propos d'un colonel affichant morgue et cynisme lors de son entrée dans un bordel militaire sont nets et précis« Repos. Ici il n’y a ni supérieur ni subalterne. Rien que des porcs, messieurs les officiers. »

    Servi par le noir et blanc contrasté et somptueux du chef-opérateur Tonino Delli Colli, la mise en scène implacable et magistrale de Zurlini et par une pléiade d'actrices toutes excellentes particulièrement, Lea Massari, qui interprète Toula, jeune femme éperdument triste, Anna Karina jouant Elenitza, vive, forte et lumineuse et Marie Laforêt dans le rôle d'Eftikia, jeune femme aux yeux d'or, regard de braise et noir intense, révoltée, intelligente, consciente de la perte terrible d'humanité subie par tous lors de cette guerre barbare.

    Dans Le Soldatesse, Zurlini filme des exactions commises par la milice des chemises noires et les soldats Italiens sur les résistants et soldats grecs. Il montre sèchement les crimes de l’armée italienne dans un conflit tragique du à l'orgueil de Mussolini désireux d'épater son allié allemand et de recréer un nouvel Empire Romain incluant la Grèce.

    Le récit de Le Soldatesse, film de guerre cru et sombre, road-movie macabre procède par stations, comme un chemin de croix où chacune des filles endosse sa part du martyre de Jésus-Christ. La seule issue possible au-delà de la mort serait la rédemption et pour les survivants une infinie solitude dans un Monde défait. Le film rappelle aussi la proximité du cinéaste avec le néo-réalisme, dont il fut l’un des continuateurs. Comme Roberto Rossellini, Zurlini montre les conséquences dévastatrices de la Seconde Guerre mondiale sur les populations civiles, et sur la civilisation européenne.

     

    Jacques Déniel

     

    Le Soldatesse un film de Valerio Zurlini

    Italie/France/Allemagne – 1965 – noir et blanc – 2h – VOSTF

    Interprétation: Anna Karina (Elenitza), Marie Laforêt (Eftikia), Lea Massari (Toula), Tomas Milian (Gaetano Martino), Valeria Moriconi (Ebe), Mario Adorf (Castagnoli), Aleksandar Gavric (Alessi)...

    Scénario : Leonardo Benvenuti, Pietro De Bernardi, Valerio Zurlini d'après le roman de Ugo Pirro

    Musique: Mario Nascimbene





     

  • Licorice Pizza un film de Paul-Thomas Anderson

    Licorice Pizza un film de Paul-Thomas Anderson

     

    Licorice Pizza commence par une séquence de drague romantique très drôle et émouvante, Gary Valentine (Cooper Hoffman, un jeune garçon dynamique et vif, âgé de 15 ans élève au lycée courtise Alana Kane (Alana Haim), une belle jeune femme, assistante-photographe âgée de dix ans de plus que lui. Magnifiquement interprétés par ces deux jeunes acteurs, le duo amoureux nous entraine dans un film jubilatoire, un chef-d’œuvre de cinéma mêlant teen-age movie et comédie romantique.

    Nous sommes en 1973 aux États-Unis, un pays où l'utopie hippie et libertaire est déjà retombée après les meurtres sordides de Sharon Tate et de Altamont en 1969, une Nation traumatisée en proie au doute et à l’inquiétude sociale qui s'aggrave avec la crise pétrolière de 1973 mais dont les problématiques ne vont cesser de se décupler au fil du temps.

    Paul Thomas Anderson film avec une mélancolie pleine d'amour un monde en train de disparaitre qui se précipite vers une impasse politique et philosophique aujourd'hui devenue dramatique dans un pays ravagé par le wokisme et la cancel culture.

    Le cinéaste nous montre avec nostalgie le crépuscule du modèle de société de la fin des années soixante et du tout début des années soixante-dix. Il nous expose avec une grande tendresse et un humour plein de malice, la félicité perdue de cette époque de grande liberté tant pour les hommes que pour les femmes. Il filme avec beaucoup de plaisir la rage et la volonté de vivre de ces jeunes gens inventifs qui ont cru à un idéal de liberté et de bonheur.

    Superbement éclairé et cadré par son chef-opérateur Michael Bauman, servi par une pléiade de comédiens tous excellents: Alana Haim (Alana Kane), Cooper Hoffman (Gary Valentine), Sean Penn (Jack Holden), Tom Waits (Rex Blau), Bradley Cooper (Jon Peters) Benny Safdie (Joel Wachs), et une bande musicale réjouissante (Nina Simone, David Bowie, The Doors, Sonny & Cher, Chuck Berry, Donovan, Paul McCartney, Gordon Lightfoot, Taj Mahal, Mason Williams, Blood Sweat and Tears, Steve Miller Band...) la mise en scène du cinéaste nous enchante et nous emporte vers un malström d'émotions mélangeant, rire, joie, bonheur, tristesse et amertume. La justesse du film tient beaucoup à la grâce et l'élégance de Gary Valentine et Alana Kane jeune couple au rythme trépidant.

     

    Jacques Déniel

     

    Licorice Pizza un film de Paul-Thomas Anderson

    États-Unis – 2021 – 2h13 – V.O.S.T.F.

    Interprétation : Alana Haim (Alana Kane), Cooper Hoffman (Gary Valentine), Bradley Cooper (Jon Peters), Sean Penn (Jack Holden), Benny Safdie (Joel Wachs), Tom Waits (Rex Blau)...

    Sortie DVD et Blu-ray: Universal Pictures France

  • La Flèche brisée un film de Delmer Daves

    La Flèche brisée un film de Delmer Daves (1950).

     

    De bruit et de fureur

     

    C'est une œuvre admirable, l'un des plus beaux westerns du cinéma américain réalisé par un cinéaste bien trop méconnu qui mériterait une rétrospective au Festival du Film de la Rochelle et à la Cinémathèque Française lorsque la situation de mort culturelle due aux conséquences liées à la pandémie prendra fin.

    Arizona, 1870. La guerre fait rage entre les Blancs et les Apaches. Ancien éclaireur, Tom Jeffords apprend leur langue le chiricahua, puis se rend dans la montagne pour rencontrer leur chef Cochise et lui faire des propositions de paix. Accepté comme hôte du camp Apache car auparavant, il avait soigné un de leur jeune guerrier, il s'éprend d'une Indienne d'une merveilleuse beauté, Sonseeahray (étoile du matin)...

    Adapté d’un roman historique très documenté, La Flèche brisée d'Elliott Arnold, par le scénariste Albert Maltz (crédité du nom de Michael Blankfort au générique du film car son nom était inscrit sur la liste noire du maccarthysme), le film est l'une des plus belles œuvres de son auteur Delmer Daves, dont la filmographie contient plusieurs perles rares dans les genres du film noir (Les Passagers de la nuit...), du western (particulièrement les splendides La Dernière caravane, La Colline des potences et 3h10 pour Yuma...) et du mélodrame (La Soif de la jeunesse, Susan Slade...).

    Le film à la fois âpre, tendre et cru nous conte des faits réels romancés. Il s'agit de la rencontre entre Cochise, célèbre et valeureux chef Apache et l’Américain Tom Jeffords, un homme intelligent, ferme et mesuré, très soucieux d’établir la paix avec les tribus Amérindiennes. Les efforts commun de Jeffords et de Cochise pour la paix sont contestés et entravés par des actions d'une grande violence commises par leurs adversaires contre le camp adverse (militaires jusqu’au boutisses, propriétaires terriens rapaces, chefs indiens ambitieux tel l'implacable Geronimo, farouche mais certainement lucide).

    Tom Jeffords, magistralement interprété par un James Stewart tout en nuance, est accusé de trahir les siens et de collaborer avec les Apaches. Il devient très vite pour ses compatriotes un adversaire à détester et éliminer. La haine de nombreux blancs envers les Amérindiens est à son comble et ils feront payer très cher à Jeffords son entreprise pacifiste et humaniste. La Flèche brisée est l’un des premiers westerns qui montre que les Amérindiens furent victimes d'un grand remplacement civilisationnel. Au nom du progrès, mais surtout de leurs intérêts économiques et personnels, les hommes blancs vouaient une haine raciale farouche aux tribus indiennes qu'ils dépossédaient de leurs territoires ancestraux et de leurs moyens de subsistance. Delmer Daves par son souci des faits et des modes de vie des Apaches s'emploie à décrire leur mœurs avec une grande précision et une véracité ethnologique.

    Cinéaste humaniste et bienveillant, il n'en décrit pas moins les pulsions de violence et de mort qui peuvent s'emparer des êtres humains belliqueux ou les douleurs inconsolables des pacifistes lorsque l'on touche à leurs proches, amis, femmes, concitoyens, peuple... .

     

    Dans ce Western fulgurant, Delmer Daves nous narre aussi une bouleversante histoire d’amour tragique qui par la finesse et l’intelligence de sa mise en scène nous émeut, tout particulièrement, les belles séquences de séduction entre les deux amoureux, du mariage résultant de la force de l'amour qui anime Tom Jeffords et la belle princesse Apache, interprétée par la très émouvante et étincelante Debra Paget. Il en fait des moments de beauté idyllique et de pure poésie accordés brièvement aux personnages dans un monde où règnent la violence, le bruit et la fureur. Bien que la pureté et la poésie soient brutalement interrompues par la sauvagerie des hommes, une paix fragile sera signée.

     

    Jacques Déniel

     

    La Flèche brisée de Delmer Daves.

    États-Unis – 1950 – 1h33

     

    Interprétation: James Stewart (Tom Jeffords), Jeff Chandler (Cochise), Debra Paget (Sonseeahray ('Étoile du Matin')), Arthur Hunnicutt (Milt Duffield, le directeur du service postal), Will Geer (Ben Slade, l'éleveur)...

     

    La Flèche brisée Collector [Édition Collection Silver Blu-Ray + DVD]

  • Dark Waters de Todd Haynes

    Dark Waters de Todd Haynes

     

    Apocalypse Now

     

    Le mercredi 26 février 2020 est sorti sur les écrans français, un très beau film américain démontrant la belle résistance des cinéastes de grand talent comme Todd Philipps, Terrence Malick, James Gray, James Mangold, Edward Norton, Clint Eastwood, Todd Haynes face au cinéma lénifiant et niais de super-héros produit par Disney et les majors américaines.



    Dans son remarquable film, Dark Waters inspiré des faits réels, entremêlant plusieurs genres cinématographiques, le cinéma politique (à la manière de Sidney Lumet ou d'Alan J. Pakula), le thriller judiciaire, le mélodrame aux accents Sirkien (1), Todd Haynes, auteur des flamboyants mélodrames Loin du Paradis et Carol et de deux longs métrages splendides et inventifs sur la musique Velvet Goldmine sur le rock Glamour inspiré par T.Rex et David Bowie.. ) et I'm Not There belle variation sur les multiples facettes de Bob Dylan s'attaque au scandale DuPont (de Nemours) révélé à la fin des années 90.



    Robert Bilott, avocat d’un bureau spécialisé dans la défense des groupes industriels et particulièrement de sociétés des industries chimiques est interpellé lors d'une réunion professionnelle par Wilbur Tennant, un fermier de Virginie-Occidentale, voisin de sa grand-mère. L'homme, très en colère, lui expose sa situation très graves preuves à l'appui. Ses vaches ne se sentent pas bien. Elles sont agressives. Leurs dents deviennent noires. Leur foie atteint une taille monstrueuse. Le jeune avocat découvre que la campagne et les rivières de son enfance sont empoisonnées par une usine du très puissant groupe chimique DuPont(de Nemours), premier employeur de la région. Très choqué par ce qu'il constate sur les terres de ce paysan vivant près des sites d'enfouissement de la société, il comprend pas à pas, que les vils pratiques de la société DuPont affectent la vie des habitants de la ville dont il est originaire. Ses convictions libérales volent en éclats et il décide de se lancer dans un combat solitaire contre l’un des plus gros mastodontes et pollueurs américains (2). Il veut révéler aux yeux des habitants, du pays puis du Monde, la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine. Dès lors, Rob Bilott épaulé par son épouse Sarah Billot, aimante et exemplaire, toujours dans le soutien indéfectible de son mari et par le soutien timide mais réel de son patron Tom Terp, va travailler sans relâche avec obstination et méthode sur ce dossier prenant le risque de briser sa carrière, de perdre sa famille et de mettre en danger sa santé. Il va devoir démontrer que le grand groupe chimique joue avec les carences de la loi pour faire un énorme profit sans se soucier aucunement de la santé des hommes, des animaux et de la planète.



    Ce récit de la lutte désespérée, inégale d'un avocat loyal contre une multinationale de la chimie, s'avère à la fois un mélodrame social et familial – le talent du cinéaste pour dépeindre les relations et la vie de famille est sans égal –, un grand film politique montrant le sens civique et le courage sans faille d'un héros ordinaire de l'Amérique ainsi qu’un lamento dramatique sur l’état du monde. Servi par une mise en scène élégante, les compositions crépusculaires de son chef opérateur (Ed Lachman) dont les lumières oscillant des gris bleutés aux tons verdâtres sont angoissantes, par des cadres tirés au cordeau ainsi que par le jeu sobre et excellent de tous les comédiens: Mark Ruffalo (Robert Billot ), Anne Hataway (son épouse), Tim Robbins (Tom Terp), Bill Camp (Wilbur Tennant), Bill Pullman, Victor Garber..., Todd Haynes révèle l’ampleur et l'envergure de cette menace de santé publique sur la société américaine et le Monde. La musique, composition originale de Marcelo Zarvos, sertie par les belles chansons de Waylon Jennings, Tom Paxton, Stan Getz, John Denver, Kenny Loggins, Johnny Cash... est anxiogène. Du grand art à la manière de certains peintres de l'époque classique où le sujet du tableau, ici du film – l’affrontement de Rob Bilott contre le géant de l'industrie chimique inventeur du Téflon – se perd dans un paysage pictural et sonore d'apocalypse.

     

    Jacques Déniel

    (1) En référence au grand cinéaste américain du mélodrame Douglas Sirk

    (2) DuPont (de Nemours) figurait en 2016 au 2e rang du Top 100 des pollueurs atmosphériques aux États-Unis

     

     

    Dark Waters

    Un film de Todd Haynes

    États-Unis – 2019 – Couleurs – 2h08 - V.O.S.T.F.

    Interprétation: Mark Ruffalo, Anne Hataway, Tim Robbins, Bill Camp, Bill Pullman, Victor Garber ....

    Date de sortie: 26 février 2020, reprise le 22 juin 2020

     

  • Saint Omer d'Alice Diop

    Saint Omer d'Alice Diop

     

    Saint Omer d'Alice Diop est une fiction qui nous parle de l'affaire Fabienne Kabou, cette jeune femme noire, intelligente qui avait commis un infanticide en abandonnant son bébé de nuit sur la plage de Berck-sur mer en 2013.

    Pour tourner son premier film de fiction, Alice Diop, - cinéaste reconnue, elle a tourné plusieurs films La Mort de Danton (2011), Vers la tendresse (2016), Nous (2021)... -, fascinée par la personne de Fabienne Kabou, décide de mettre en scène le procès et de le faire suivre par son double fictionnel : Rama, une jeune romancière noire de peau, enceinte, interprétée de manière appuyée par Kayije Kagamé. Un personnage qui se pose des questions ambivalentes sur sa maternité et s'interroge la place qu'elle occupe dans la société française.



    Rama se rend à Saint Omer et assiste au procès de l’accusée. Cette dernière (renommée Laurence Coly), est accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant à la marée montante sur une plage du nord de la France. L'écrivain sent ses repères vaciller et éprouve une empathie énigmatique pour cette jeune étudiante de philosophie brillante qui s’exprime dans une langue châtiée et qui n'arrive pas à expliquer son geste criminel sauf par les égarements d'une dépression et par les influences mystérieuse de la sorcellerie et du maraboutage.



    Le film débute par un cours de littérature que Rama donne à ses étudiants, confrontant le récit de la femme tondue, inventé par Marguerite Duras dans le film Hiroshima, mon amour d'Alain Resnais, à des images d’archives de la Libération, et explicitant sa problématique: "comment l’auteure met sa puissance de narration au service d’une sublimation du réel."



    En quelques plans, les enjeux de Saint Omer sont posés: la défense de cette femme noire coupable d'infanticide et à travers elle, la défense de toutes les femmes. Alice Diop convoquera plus tard dans sa fiction, le film, Médée de Pier Paolo Pasolini (adaptation de la version du mythe Grec par Euripide) pour appuyer sa thèse sur les femmes invisibles chimères. Toutes les scènes consacrées à Rama, écrivain(e) très actuelle et l'intellectualisation artificielle de cette histoire véridique, sont ratées, ridicules et superfétatoires.



    En revanche dés que nous pénétrons dans le le cadre du procès, le film prend de la distance et de la hauteur, une vraie dimension d'une beauté cinématographique indéniable. Les scènes de procès possèdent une justesse incroyable due à la force et la fragilité de prise de parole de chaque personnage. La sobriété de la mise en scène, la rigueur des cadres, la durée des plans, et le jeu des comédiens (Valérie Dréville, Aurélia Petit, Xavier Maly, Robert Cantarella...), tous excellents y concourent. Guslagie Malanda formidable, donne au personnage de Laurence Coly, la mère, présente et absente de son procès, profondeur et complexité par sa parole simple et son attitude digne et perdue. Elle n'a aucune explication rationnelle à donner à son geste meurtrier.



    Malheureusement, la cinéaste nous donne ses explications: Les hommes sont dépeints - ceux qui procèdent aux tontes-, les proches de l’accusée et surtout l’avocat général - bras armé de la justice punitive - comme participant à un système toxique. Puis lorsque vient le moment de la plaidoirie de l’avocate de la défense, Alice Diop, film avec empathie l'avocate qui ne reprend nullement les arguments de Maître Fabienne Roy-Nansion, l'avocate de Fabienne Kabou - à part sur la folie de sa cliente - mais développe un discours emphatique sur la condition des femmes, des filles et des mères toutes des invisibles, des chimères monstrueuses mais très humaines. Des plans sur le public, les jurés, la cour... émus achèvent cette symphonie dont le but est de gagner le cœur et la raison du public. De nous rendre cette femme sublime, forcément sublime (1). Sainte mère comme nous le dit sans état d'âme Fernando Ganzo dans les Cahiers du Cinéma du mois de novembre 2022. Dommage, nous aurions pu voir un immense film de procès qui sonde les mystères de l'âme humaine au lieu d'un film édifiant qui enchante dans le consensus général toute la presse de France et de Navarre.

    Jacques Déniel



    (1) Sublime, forcément sublime Christine V. » est un texte de Marguerite Duras publié le 17 juillet 1985 dans le journal Libération à propos de l'affaire Grégory.



    Saint Omer d'Alice Diop

    France – 2022 – 2h02

    Interprétation: Guslagie Malanda, Kayije Kagamé, Valérie Dréville, Aurélia Petit, Xavier Maly, Robert Cantarella...

    Sortie sur les écrans: 23 novembre 2022

  • Dieu est mort (The Fugitive) un film de John Ford

    Dieu est mort (The Fugitive) un film de John Ford

     

    L’amour est plus fort que la mort

     

    Continuant, dans mon confinement, mon exploration de la figure du prêtre au cinéma, je viens de revoir Dieu est mort un film qui compte très peu de défenseurs et beaucoup de contempteurs. John Ford, l'aimait beaucoup. Il déclare, dans un entretien: « J’ai eu exactement le résultat que je voulais. Voilà pourquoi c’est l’un de mes films ­préférés. Pour moi, il est parfait. Malheureusement, il n’a pas eu de succès. Les critiques se sont jetés dessus et le public n’a pas suivi. Malgré cela, j’étais très fier de mon travail. » (1)

    Le film, adapté du roman de Graham Greene, La Puissance et la gloire (1940) par John Ford et son scénariste Dudley Nichols est une œuvre passionnante, d’une grande richesse artistique et intellectuelle, un grand film moral, spirituel et humaniste, une fable politique et et une parabole spirituelle, empreint d’un sens aigu de la mise en scène et d’une beauté formelle et picturale qui fait réfléchir sur la politique, la foi, l’idée de Nation et de Peuple. Il est en accord parfait avec la pensée philosophique, politique et spirituelle et républicaine de Ford. Une philosophie humaniste – hantée par la lutte du bien et du mal – qui pense que la lente et dure édification de la Nation et de la communauté humaine doit se bâtir sur la connaissance et la culture, la foi, le sens des valeurs de la famille et la défense des pauvres et des opprimés, du peuple.

    Les évènements se déroulent dans un pays imaginaire vivant sous le joug d’un régime totalitaire qui veut éradiquer la religion catholique pour le bonheur du peuple. Cette situation politique rappelle à la fois le nazisme et son côté néo-païen – John Ford, patriote convaincu sort de ses années d’engagement comme cinéaste des armées et a connu de près l’horreur de la guerre contre le fascisme (2) – et les dictatures communistes anticléricales. Tourné en 1946-1947, le film rappelle aussi les persécutions terribles que subirent les catholiques au Mexique de 1858 à 1861, et à partir de 1926. (3)

    La parabole christique est inscrite dans le récit dès le début. Le prêtre (Henry Fonda, excellent), gravit à dos d’âne une colline où se découpe une église rayonnante de lumière. Il se dirige vers les portes. Puis, nous sommes à l’intérieur de l’édifice sombre, les portes s’ouvrent, et la silhouette du prêtre, les bras en croix, poussant les battants, se découpe dans la lumière vive venant de l’extérieur. La figure christique est clairement annoncée. Nous allons assister au calvaire d’un homme. Le curé s’agenouille avec humilité – à la fois humble serviteur du Christ et prêtre orgueilleux investi d’une mission – puis pénètre dans le chœur de l’édifice, s’approchant d’une fenêtre ovale au vitrail brisé d’où jaillit la lumière de la puissance divine qui le désigne comme envoyé de Dieu. Alors apparaît une femme, debout dans un halo de lumière violente. Elle porte un enfant dans ses bras, sorte de Vierge Marie. Le dialogue entre les deux personnages confirme que les catholiques sont persécutés, qu’il n’y a plus ni prêtres ni églises dans le pays, que les nouveau-nés n’ont pas été baptisés. La jeune femme, Maria Dolores (sublime Dolores del Rio), endosse leurs souffrances, comme Marie. Mais très vite, par son comportement (elle s’agenouille et baise la main du prêtre), et par les propos échangés, nous comprenons qu’elle représente aussi la figure biblique de Marie-Madeleine, pécheresse et Sainte.

    La lumière du chef-opérateur Gabriel Figueroa (4), jouant sur la confrontation de noirs et blancs très contrastés et la musique de Richard Hageman, composée comme un véritable oratorio d’une grande force opératique amplifient le sentiment de puissance et de gloire qui se dégage de toute la scène.

    La fable politique s’inscrit lors de la première apparition du lieutenant de police (l’impressionnant Pedro Armendariz), dans la caserne de Puerto Grande, où de pauvres paysans et ouvriers, arrêtés, tremblent de peur devant le représentant du pouvoir. Jamais, au cours du film, John Ford n’indique s'il s'agit d'une dictature fasciste ou communiste .Le sigle du régime figurant sur la casquette ou les brassards des policiers représente un poing tenant une flèche (signe ostentatoire de nombreux partis fascisants, mais aussi communistes durant le Front populaire) qui n’est pas sans rappeler le poing tenant le fléau qui soufflette le Christ dans les peintures et fresques religieuses comme celles de Fra Angelico au couvent San Marco de Florence. Le cinéaste laisse planer le doute, renforçant ainsi sa critique de tout régime totalitaire, à l’inverse du roman de Graham Greene, où la présence de chemises rouges servant le régime est très significative. La séquence de l’arrivée de la police à la recherche du dernier curé, dans le village de Maria Dolores, est d’une violence inouïe, les cavaliers arrivent au galop en hurlant, piétinent les champs, renversent et détruisent les étals des paysans et artisans sur le marché. Le peuple violenté et dominé, la civilisation et la Nation sont niées, bafouées par la barbarie.

    La dernière séquence de The Fugitive conclut cette parabole biblique et politique. Le prêtre, ayant reçu un crucifix en bois des mains de Marie-Madeleine/Maria Dolores, gravit des escaliers, entouré par ses gardes, pour atteindre le sommet de la ville où il sera fusillé. Alternant ces plans avec ceux d’une foule en prière dans une église et ceux du lieutenant rongé par la culpabilité lorsqu’il entend les coups de feu de la mise à mort, le cinéaste donne à voir la grandeur humaine de la mort du prêtre et la force spirituelle de rachat, de rédemption de ce sacrifice. La condamnation totalitaire a frappé, mais le courage de la résistance et la foi en Dieu peuvent vaincre. Dans le dernier plan, le peuple priant, réuni dans l’église, voit les portes s’ouvrir et un nouveau prêtre entrer. L’amour est plus fort que la mort.

    Jacques Déniel

     

    Dieu est mort (The Fugitive) un film de John Ford

    États-Unis – 1947 – 1h44 – noir et blanc – V.O.S.T.F.

    Interprétation: Henry Fonda, Pedro Armendariz, Dolorès del Rio

    DVD éditions Montparnasse

     

    Notes

     

    1. Peter Bogdanovich, John Ford, Edilig, Paris, 1968.

    2. Il y tournera December 7th et The Battle of Midway.

    3. En 1926, le gouvernement du président Plutarco Elías Calles prend la décision de supprimer le catholicisme au Mexique. La France avait déjà eu cette prétention lors de la Révolution. L’Espagne l’aura quelques années plus tard. Le Président dit vouloir ouvrir son pays à la modernité. Il entreprend une féroce persécution contre l’église catholique. Une des premières mesures est la suppression du culte catholique. Cette mesure est insupportable pour des millions de Mexicains et Mexicaines. Pour défendre leur religion et la liberté de culte, des milliers de paysans et rancheros se révoltent et en viennent aux armes pour entamer là ce qu’ils appelleront la última cruzada (dernière croisade). Cette haine envers les chrétiens causa plus de trente mille morts au Mexique entre 1857 et 1937. Trente mille qui préférèrent mourir plutôt qu’être privés de la liberté de croire en Dieu.

    4. Élève de Gregg Toland, directeur de la photographie de John Ford sur Les Raisins de la colère, The Long Voyage Home et December 7th, maître exceptionnel des éclairages en clair-obscur, collaborateur de nombreux cinéastes, tout particulièrement Luis Buñuel, John Huston et Emilio Fernàndez