Guerre et Paix De King Vidor
Guerre et Paix De King Vidor
ou l’âme de Tolstoï à l’épreuve du cinéma
King Vidor face à l’Histoire, aux hommes et à Dieu
Un défi démesuré pour un cinéaste humaniste
En 1956, King Vidor, cinéaste humaniste et lyrique, capable de passer du muet à l’épopée sonore, du film social au western incandescent, tout en conservant une obsession centrale — l’individu face au monde, face à la foule, face à l’Histoire — relève avec talent et aplomb un défi réputé impossible : adapter pour le cinéma Guerre et Paix, le monumental roman de Léon Tolstoï.
Vidor n’est pas un simple artisan hollywoodien. Il est l’auteur de films majeurs qui jalonnent l’histoire du cinéma : La Grande Parade (1925), l’un des plus grands films jamais réalisés sur la Première Guerre mondiale, œuvre profondément humaniste et immense succès populaire ; La Foule (1928), portrait bouleversant de l’homme ordinaire broyé par la société moderne ; Le Rebelle (The Fountainhead, 1949), adaptation audacieuse et radicale du roman d’Ayn Rand portée par Gary Cooper ; Stella Dallas (1937), mélodrame déchirant devenu une référence absolue du genre ; Duel au soleil (1946), western flamboyant et sulfureux avec Jennifer Jones et Gregory Peck ; ou encore Ruby Gentry (1952), mélodrame noir et fiévreux, injustement sous-estimé.
Autant d’œuvres qui témoignent d’un regard profondément moral, jamais moralisateur, sur l’homme pris dans les contradictions de son temps. Guerre et Paix s’inscrit naturellement dans cette continuité.
Une fresque colossale portée par une production prestigieuse
Si le film ne possède pas toujours le lyrisme flamboyant de certaines œuvres majeures de Vidor, il n’en demeure pas moins une adaptation ample, romanesque, intime et profondément philosophique, à la fois politique et spirituelle. La gageure est brillamment soutenue par une production colossale orchestrée par Dino De Laurentiis et Carlo Ponti.
Le film est tourné à Cinecittà à Rome pour les séquences intérieures, et à Turin ainsi que dans la région du Piémont pour les extérieurs. Les scènes de bataille — notamment les reconstitutions massives proches de Pinerolo — impressionnent par leur ampleur, tandis que les décors historiques recréés à partir de bâtiments italiens témoignent d’un souci constant d’authenticité.
King Vidor s’entoure d’un aréopage de scénaristes prestigieux — Bridget Boland, Robert Westerby, Mario Camerini, Ennio De Concini — afin de condenser l’essence du roman sans en trahir l’esprit. À l’image, le chef-opérateur Jack Cardiff, épaulé par Aldo Tonti, sublime la Russie impériale à travers de vastes compositions aux couleurs somptueuses. La musique de Nino Rota, lyrique sans jamais être pesante, accompagne avec justesse aussi bien le fracas de l’Histoire que les tourments intérieurs des personnages.
Pierre Bezoukhov ou la conscience en quête : Henry Fonda
Nous sommes en 1805. Moscou grelotte sous la neige. Pierre Bezoukhov, fils illégitime du comte du même nom, observe le monde avec une naïveté douloureuse. Il est le témoin inquiet d’une aristocratie russe qui danse, boit et s’étourdit dans les salons, comme pour mieux oublier la menace napoléonienne qui s’approche inexorablement.
Henry Fonda, immense acteur du cinéma américain, incarne Pierre Bezoukhov avec une gravité et une mélancolie singulières. Le choix de Fonda fut vivement critiqué à l’époque : à près de cinquante ans, il est bien éloigné du jeune homme d’une vingtaine d’années imaginé par Tolstoï. Mais cette distance d’âge devient paradoxalement une richesse. Fonda transforme Pierre en figure de conscience morale, presque déjà fatiguée par le monde, hantée par la quête de sens, par la culpabilité, par le besoin de vérité.
Son Pierre est moins naïf que dans le roman, mais plus intérieur, plus crépusculaire. Il porte en lui une forme de sagesse douloureuse, un regard désabusé sur les vanités humaines, qui fait de lui le véritable axe spirituel du film.
Natacha Rostov, cœur battant du film : Audrey Hepburn
Face à Pierre surgit Natacha Rostov, incarnation de la vie, de l’élan, de l’émotion à l’état pur. Vive, passionnée, lumineuse, elle traverse le récit comme une promesse fragile.
Audrey Hepburn est tout simplement bouleversante. Généreuse, naturelle, d’une fragilité rayonnante, elle compose une Natacha inoubliable, sans maniérisme ni affectation. Rarement actrice aura incarné avec autant de justesse la jeunesse, l’enthousiasme, l’illusion amoureuse et la douleur de la désillusion.
Hepburn est le cœur émotionnel du film. À travers elle, Vidor retrouve son goût pour les héroïnes tragiques, partagées entre désir et renoncement, lumière et souffrance. Natacha devient le symbole de la vie qui persiste malgré les guerres, les erreurs et la mort.
Le prince André Bolkonsky : l’illusion héroïque
Le prince André Bolkonsky, interprété avec élégance et gravité par Mel Ferrer, représente une autre facette essentielle de Guerre et Paix. Officier noble, il regarde la guerre droit dans les yeux, persuadé que l’Histoire exige des sacrifices, que la gloire et l’héroïsme donnent un sens à l’existence.
Ferrer incarne avec finesse cet homme partagé entre idéalisme et désillusion. Son regard se durcit au fil des combats, tandis que la guerre lui révèle son absurdité profonde. À Austerlitz, l’armée du tsar vacille, et avec elle s’effondrent les certitudes d’André. Comme chez Tolstoï, la guerre n’est jamais glorifiée : elle apparaît comme une machine aveugle qui broie les hommes et leurs illusions.
Entre salons, batailles et destinées croisées
Les bals fastueux, les salons mondains, les champs de bataille enneigés et les villes en flammes composent un vaste tableau où les destins se croisent, s’éloignent et se retrouvent. King Vidor filme cette fresque avec une élégance classique, sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’intimité des âmes face au chaos du monde.
Le film séduit par son souffle romanesque et son classicisme maîtrisé, au point de remporter le Golden Globe du meilleur film étranger en 1957. Certaines critiques, notamment sur les libertés prises avec le roman, n’entament en rien la puissance émotionnelle et morale de l’ensemble.
La foi, le sens et la présence de Dieu : la fidélité à Tolstoï
Au-delà de l’épopée historique et du drame sentimental, Guerre et Paix est avant tout une œuvre profondément philosophique et spirituelle. King Vidor, fidèle à Tolstoï, restitue cette dimension essentielle, parfois discrète mais toujours présente : la quête de sens, la question du mal, du libre arbitre et de la foi.
Pierre Bezoukhov incarne ce cheminement intérieur. Perdu dans un monde absurde et violent, il cherche une vérité qui dépasse les idéologies, les ambitions sociales et les illusions de la gloire. La foi, chez Tolstoï comme chez Vidor, n’est ni dogmatique ni triomphante. Elle est humble, douloureuse, souvent hésitante. Elle passe par l’épreuve, la chute, le doute, avant de s’esquisser comme une réconciliation possible avec le monde et avec soi-même.
La guerre apparaît alors comme l’échec radical de l’orgueil humain, tandis que la foi — qu’elle soit religieuse ou simplement morale — devient un refuge fragile mais nécessaire. Dans cette vision profondément tolstoïenne, l’Histoire n’est pas gouvernée par les grands hommes, mais par une multitude de forces invisibles, où l’homme n’est jamais totalement maître de son destin.
Une adaptation habitée, entre classicisme et spiritualité
Entre passions contrariées, tourments intérieurs et chaos historique, Guerre et Paix de King Vidor demeure une adaptation ambitieuse, profondément habitée et respectueuse de l’esprit de Tolstoï. Une fresque épique où le souffle du roman se mêle à la puissance du cinéma classique, et où la question essentielle demeure intacte : comment vivre, aimer et croire dans un monde dévasté par la guerre et le temps ?
Jacques Déniel
Guerre et Paix
Italie/États-Unis
Réalisation : King Vidor
Scénario : Bridget Boland, Robert Westerby, King Vidor, Mario Camerini, Ennio De Concini, Ivo Perilli, Gian Gaspare Napolitano, Mario Soldati d'après le roman Guerre et Paix de Léon Tolstoï
Image: Jack Cardiff, Aldo Tonti
Musique : Nino Rota
Producteur(s) : Dino De Laurentiis, Carlo Ponti
Interprétation : Audrey Hepburn (Natacha Rostov), Henry Fonda (Piotr Bezoukhov), Mel Ferrer (Andreï Bolkonski), John Mills (Platon Karataev), Herbert Lom (Napoléon Bonaparte), Oskar Homolka (Général Mikhaïl Koutouzov), Vittorio Gassman (Anatoli Kouraguine), Anita Ekberg (Elena Kouraguine), Helmut Dantine (Dolokhov), Tullio Carminati (Vassili Kouraguine), Wilfred Lawson (Prince Bolkonski)