Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim
Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim
Et Dieu créa Bardot : naissance d’un mythe de liberté
Un beau film devenu événement
Loin d’être un chef-d’œuvre au sens strict, Et Dieu… créa la femme demeure un beau film profondément plaisant, dont l’importance tient moins à sa perfection formelle qu’à l’onde de choc qu’il provoqua à sa sortie. En 1956, Roger Vadim signe une œuvre qui bouscule la morale bourgeoise et le cinéma français d’après-guerre, en plaçant au centre du récit une jeune femme libre, sensuelle, indomptable : Juliette, incarnée par Brigitte Bardot.
Le scandale fondateur
Le 28 décembre 1956 peut ainsi être considéré comme le jour où Dieu créa Brigitte Bardot. C’est la date de sortie du film, porté par deux jeunes comédiens alors presque inconnus : Brigitte Bardot, 22 ans, qui rayonne d’une beauté et d’une liberté inédites, et Jean-Louis Trintignant, jeune homme timide, séduisant, déjà très beau. Le scandale ne tarde pas à éclater autour de ce film au scénario refusé par plusieurs producteurs, écrit et tourné envers et contre tout par Roger Vadim, alors mari de Bardot. En France, la réception du film est d’abord mitigée, voire hostile. Mais sa sortie aux États-Unis provoque un accueil triomphal qui, par un spectaculaire effet boomerang, transforme le film en succès mondial. Détesté par les intégristes religieux, choquant dans de nombreux pays par son portrait d’une jeune femme libre sexuellement et moralement, le film distille un doux parfum de scandale qui propulse la carrière de Bardot au sommet et rend célèbre le petit port de pêche de Saint-Tropez, bientôt érigé en épicentre mythique de la vie artistique et mondaine internationale.
La beauté comme force narrative
La beauté naturelle de Bardot est ici essentielle, non comme simple objet de désir, mais comme force narrative. Corps libéré, visage sans fard, gestes spontanés : BB impose une présence neuve, presque insolente, qui tranche radicalement avec les figures féminines alors dominantes à l’écran. Sa sensualité n’est ni sophistiquée ni calculée ; elle est instinctive, animale, parfois maladroite, toujours vivante. C’est précisément cette absence d’artifice qui scandalisa le public de l’époque, peu préparé à voir une femme exister d’abord pour elle-même, sans culpabilité ni justification morale.
Une liberté féminine dérangeante
Le film parle de liberté, mais d’une liberté dérangeante. Juliette refuse les cadres sociaux, conjugaux et affectifs qu’on tente de lui imposer. Elle danse quand elle veut, aime qui elle veut, se trompe, recommence. Vadim ne la juge pas vraiment ; il la filme comme une évidence. Cette liberté féminine, encore rare au cinéma, fit de Bardot un symbole immédiat, autant admiré que critiqué.
La grâce d’une présence à l’écran
C’est aussi dans ce film que se révèle pleinement le talent de Brigitte Bardot. Souvent réduite à son image, elle démontre ici une intelligence instinctive du jeu et du cadre. Sa manière d’occuper l’espace dans chaque plan est remarquable : elle capte le regard sans jamais forcer l’attention, par une simple démarche, un mouvement d’épaule, un silence. À ce titre, elle rappelle son alter ego masculin Alain Delon, autre acteur capable de transformer sa seule présence physique en événement cinématographique.
La naissance d’un mythe moderne
Et Dieu… créa la femme choqua, divisa, mais lança un mythe. Le mythe Bardot était né : celui d’une femme moderne avant l’heure, affranchie, solaire, dangereusement libre. Quelques années plus tard, ce mythe trouvera son accomplissement le plus sublime avec Le Mépris de Jean-Luc Godard, sans doute le plus beau film de son auteur et celui où Brigitte Bardot apparaît la plus libre, la plus mystérieuse, la plus bouleversante. Mais tout commence ici, sur les plages de Saint-Tropez, dans ce film imparfait mais décisif, où le cinéma français découvre soudain qu’une actrice peut changer le monde par sa seule présence.
Jacques Déniel
Et Dieu… créa la femme
France – 1956 – 1h35
Réalisation : Roger Vadim
Scénario : Roger Vadim
Photographie : Armand Thirard
Musique : Paul Misraki
Production : Raoul Lévy
Interprètes principaux : Brigitte Bardot , Curd Jürgens , Jean-Louis Trintignant...