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  • La Colline des Potences de Delmer Daves

    La Colline des Potences de Delmer Daves

    Flamboyance anomal

     

    Delmer Daves tourne avec ce splendide La Colline des potences (The Hanging Tree, 1959) son dernier western. Réalisateur du célèbre La Flèche brisée (Broken Arrow - 1950), premier western pro-Indiens d’importance, il signe ensuite L’Aigle solitaire (Beat - 1954), puis une série de trois chefs-d’œuvre consécutifs : L’homme de nulle part (Jubal - 1956 ), La Dernière caravane (The Last Wagon - 1956) et 3h10 pour Yuma (3.10 To Yuma - 1957).



    Un western atypique

    La Colline des potences est l’un de ces westerns atypiques qui confirment, avec une évidence presque tranquille, la grandeur de Delmer Daves. Cinéaste d’une rare intelligence visuelle, Daves impressionne par son sens aigu de la mise en scène et par la rigueur technique avec laquelle il élabore ses séquences. Chez lui, rien n’est gratuit : chaque mouvement de caméra, chaque composition de plan participe d’une dramaturgie profondément incarnée.

    La puissance du cadre et de la mise en scène

    Dans ce western sublime, Delmer Daves filme avec un brio remarquable aussi bien un arbre abattu — dont l’inclinaison souligne la pente d’un terrain et celle, plus morale, du récit — que la belle obliquité d’une croix ou encore la posture fragile du personnage interprété par Maria Schell. Face à elle, la démarche princière de Gary Cooper impose une présence à la fois majestueuse et tourmentée. Le cinéaste magnifie les corps dans l’espace, inscrivant les personnages dans des paysages qui ne sont jamais de simples décors, mais de véritables prolongements de leur état intérieur.

    Gary Cooper, figure centrale et ambiguë

    Western dominé par la stature et la prestation impeccable de Gary Cooper, La Colline des potences s’appuie sur de fabuleux décors, des mouvements de caméra splendides et une mise en scène inventive, à la fois classique et audacieuse. Le docteur Joseph Trail est un personnage d’une rare complexité : il cache un lourd secret et oscille entre des moments de grande générosité et des accès d’autorité où il se révèle dominateur, presque inquiétant. Cette ambiguïté morale, au cœur du film, rompt avec l’imagerie héroïque traditionnelle du western.

    Une musique et une chanson au cœur du récit

    La richesse visuelle du film est magnifiquement soutenue par l’excellente musique de Max Steiner, ample, lyrique et profondément émotionnelle. Elle accompagne le récit sans jamais l’alourdir, renforçant au contraire sa dimension tragique. La chanson The Hanging Tree, d’une grande beauté mélancolique, agit comme un écho moral du film. Les paroles de Mack David, la musique de Jerry Livingston et l’interprétation grave et habitée de Marty Robbins confèrent à cette ballade une tonalité funèbre, annonçant la fatalité qui pèse sur les êtres et sur les lieux.

    La foule, personnage menaçant

    L’autre personnage principal de La Colline des potences, c’est la foule. Une foule inquiétante et violente, filmée souvent de loin, se déplaçant comme une meute. Une masse instable, prête à s’enfiévrer pour une femme, pour l’or, pour l’alcool… ou pour lyncher. Delmer Daves capte avec une justesse glaçante cette violence collective, cette menace diffuse qui plane sur les individus et révèle la fragilité de toute civilisation naissante.



    Un film charnière dans la carrière de Delmer Daves

    Dernier des huit westerns réalisés par Delmer Daves, La Colline des potences préfigure par ses aspects mélodramatiques — déjà présents dans bon nombre de ses films précédents, tous genres confondus, mais jamais aussi baroques — les beaux mélodrames excessifs qu’il va tourner dans la dernière partie de sa carrière : Ils n’ont que 20 ans (A Summer Place, 1959), La Soif de la jeunesse (Parrish, 1960), Susan Slade (1961) et Amours à l’italienne (Rome Adventure, 1962), quatre films uniques et paradoxaux. .

    Un sommet du western psychologique

    Œuvre sombre, élégante et profondément humaine, La Colline des potences s’impose comme un sommet du western psychologique et comme l’un des films les plus aboutis de Delmer Daves, où la mise en scène, la musique et la direction d’acteurs se conjuguent pour offrir une méditation poignante sur la culpabilité, la rédemption et la violence des hommes. Un grand western à la flamboyance anomal.

    Jacques Déniel

     

    La Colline des Potences

    États-Unis – 1959 – 1h43 – VOSTF

    Réalisation :Delmer Daves

    Scénario : Wendell Mayes et Halsted Welles

    Photographie : Ted D. McCord

    Musique : Max Steiner

    Chanson : paroles de Mack David, musique de Jerry Livingston, chantée par Marty Robbins

    Avec : GaryCooper, Maria Schell, Karl Malden, George C.Scott, Karl Swenson, Virginia Gregg, John Dierkes, Kim Donovan, Ben Piazza

  • Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder

    Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder

    Hollywood face à lui-même : un miroir cruel

    Hollywood s’est souvent contemplé dans le miroir, mais rarement avec une telle cruauté lucide, une telle profondeur mélancolique et une telle portée universelle que dans Boulevard du crépuscule. Réalisé en 1950 par Billy Wilder, le film apparaît à la fois comme un sommet du film noir, une satire impitoyable de l’usine à rêves hollywoodienne et une méditation bouleversante sur le temps qui passe, la célébrité et l’illusion. Plus profondément encore, il s’agit d’un film sur ceux qui ont besoin de la fiction pour vivre, et sur la violence exercée par le réel lorsque la fiction se retire.

    Billy Wilder : un cinéaste de l’exil

    Billy Wilder occupe une place centrale dans le cinéma américain classique, et plus largement dans l’histoire du cinéma du XXᵉ siècle. Juif né le 22 juin 1906 à Sucha, localité appartenant alors à l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui en Pologne), il est formé dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres, un espace de grande vitalité intellectuelle et artistique, mais aussi un monde voué à la disparition. L’arrivée au pouvoir des nazis le contraint à l’exil : Wilder fuit l’Europe et s’installe à Hollywood à la fin des années 1930, échappant ainsi à la persécution antisémite — une partie de sa famille périra dans la Shoah. Il meurt le 27 mars 2002 à Beverly Hills, après avoir traversé et profondément marqué plus d’un demi-siècle de cinéma américain.

    Les exilés juifs d’Europe centrale et la refondation d’Hollywood

    Wilder appartient à cette génération décisive d’exilés juifs d’Europe centrale qui ont profondément transformé Hollywood : Fritz Lang, Ernst Lubitsch, Otto Preminger, Robert Siodmak, auxquels on pourrait ajouter Max Ophuls ou Fred Zinnemann. Tous ont importé avec eux une culture visuelle et narrative nourrie de l’expressionnisme, du cabaret, du théâtre viennois ou berlinois, mais aussi une lucidité tragique née de l’expérience du déracinement. Chez Wilder, cette lucidité se traduit par un mélange singulier de cynisme, d’humour acide, de virtuosité du dialogue et d’un regard implacable porté sur les illusions morales, sociales et affectives de l’Amérique.

    Une œuvre de désenchantement

    De Assurance sur la mort (Double Indemnity - 1944) à La Garçonnière, en passant par Le Poison (The Lost Weekend1945), Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole ou The Big Carnival - 1951) ou Certains l’aiment chaud, (Some Like It Hot – 1959) Billy Wilder n’a cessé de démonter les mythologies américaines. Boulevard du crépuscule en constitue sans doute l’expression la plus sombre, la plus vertigineuse et la plus autobiographique, où le désenchantement se double d’une profonde compassion pour des êtres broyés par leurs rêves.

    Une audace narrative fondatrice

    Le scénario, coécrit par Billy Wilder, Charles Brackett et D.M. Marshman Jr., se distingue par une audace narrative alors inédite : le film s’ouvre sur un cadavre flottant dans une piscine, qui entreprend de raconter sa propre histoire. Ce dispositif instaure d’emblée un ton mêlant ironie et fatalisme, tout en annonçant un monde où les vivants sont déjà hantés par la mort, et où le passé exerce une emprise mortifère sur le présent.

    Norma Desmond : une star devenue spectre

    Au cœur du film se trouve Norma Desmond, interprétée par Gloria Swanson dans l’un des rôles les plus saisissants de l’histoire du cinéma. Ancienne star du muet recluse dans une villa décrépite de Sunset Boulevard, Norma vit enfermée dans le souvenir de sa gloire passée. Le trouble est immense, car la frontière entre fiction et réalité ne cesse de se brouiller : Gloria Swanson fut elle-même une immense vedette du cinéma muet, et accepte ici un rôle que nombre de ses contemporaines — Greta Garbo, Mary Pickford, Mae West, Pola Negri — avaient refusé. Norma devient ainsi une figure spectrale, à la fois personnage et allégorie.

    Joe Gillis : le regard lucide du film noir

    Face à elle, William Holden incarne Joe Gillis, scénariste désabusé, narrateur du film et figure typique du film noir. Lucide sur la corruption d’Hollywood mais incapable de s’en extraire, il incarne le regard ironique, cynique et presque désespéré porté par Wilder sur le système des studios. Joe Gillis évoque aussi, en filigrane, les débuts difficiles du cinéaste lui-même, confronté à la précarité et aux compromis.

    Max von Mayerling : la fidélité à l’illusion

    Le personnage de Max von Mayerling, interprété par Erich von Stroheim, ajoute une strate supplémentaire de mise en abyme vertigineuse. Ancien grand réalisateur du muet, Stroheim joue ici un majordome dévoué, ancien mari et ancien metteur en scène de Norma. Cette relation renvoie directement à l’histoire tumultueuse de Stroheim et Swanson lors du tournage de La Reine Kelly en 1928. Max incarne une fidélité absolue à une illusion disparue, allant jusqu’à nourrir la folie de Norma pour préserver le mythe.

    Entre fiction et réalité : les fantômes d’Hollywood

    Autour de ces figures centrales gravitent d’autres personnages et apparitions qui renforcent encore le trouble entre réalité et fiction. Nancy Olson incarne Betty Schaefer, figure de jeunesse et de renouveau possible, tandis que de véritables légendes du cinéma muet — Cecil B. DeMille, Buster Keaton, Hedda Hopper, Anna Q. Nilsson — apparaissent dans leur propre rôle, telles des silhouettes fantomatiques surgies de l’âge d’or. Les scènes entre Norma Desmond et Cecil B. DeMille comptent parmi les moments les plus troublants jamais filmés sur le cinéma se représentant lui-même.

    Une esthétique de la ruine

    La mise en scène contribue puissamment à l’impression de monde figé et hanté. La photographie en noir et blanc de John F. Seitz repose sur de violents contrastes, des ombres profondes et une atmosphère presque gothique, inscrivant le film à la fois dans la tradition du film noir et dans une esthétique de la ruine. La villa de Norma devient un véritable mausolée du cinéma muet. La musique de Franz Waxman, à la fois lyrique et inquiétante, accompagne la dérive tragique du récit.

    Un film-miroir, un film absolu

    Comme l’écrit Jacques Lourcelles, Miroir du cinéma, de ses splendeurs pitoyables et de ses rêves cruels, Boulevard du crépuscule peut être vu, détaché de son auteur et du reste de son œuvre, comme un film unique et parfait. Il mériterait d’être anonyme, tant il semble atteindre une forme d’absolu.

    Conclusion : la fin d’un monde

    Film sur la fin d’un monde — celui du cinéma muet —, Boulevard du crépuscule est aussi un film sur l’exil, la disparition et la violence de l’oubli. À la fois cruel, drôle, sombre et profondément émouvant, il demeure aujourd’hui d’une modernité intacte, rappelant que le cinéma est peut-être avant tout un art hanté par ses propres fantômes.

     

    Jacques Déniel



    Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard)

    États-Unis – 1950 – noir et blanc– drame – 1h50 – VOSTF

    Réalisé par Billy Wilder

    Scénario : Billy Wilder, Charles Brackett, D.M.Marshman Jr.

    Photographie: John F.Steiz

    Musique: Franz Waxman

    Interprétation: Gloria Swanson, William Holden, Erich von Stroheim, Nancy Olson, Cecil B. DeMille, Buster Keaton...