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Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder

Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder

Hollywood face à lui-même : un miroir cruel

Hollywood s’est souvent contemplé dans le miroir, mais rarement avec une telle cruauté lucide, une telle profondeur mélancolique et une telle portée universelle que dans Boulevard du crépuscule. Réalisé en 1950 par Billy Wilder, le film apparaît à la fois comme un sommet du film noir, une satire impitoyable de l’usine à rêves hollywoodienne et une méditation bouleversante sur le temps qui passe, la célébrité et l’illusion. Plus profondément encore, il s’agit d’un film sur ceux qui ont besoin de la fiction pour vivre, et sur la violence exercée par le réel lorsque la fiction se retire.

Billy Wilder : un cinéaste de l’exil

Billy Wilder occupe une place centrale dans le cinéma américain classique, et plus largement dans l’histoire du cinéma du XXᵉ siècle. Juif né le 22 juin 1906 à Sucha, localité appartenant alors à l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui en Pologne), il est formé dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres, un espace de grande vitalité intellectuelle et artistique, mais aussi un monde voué à la disparition. L’arrivée au pouvoir des nazis le contraint à l’exil : Wilder fuit l’Europe et s’installe à Hollywood à la fin des années 1930, échappant ainsi à la persécution antisémite — une partie de sa famille périra dans la Shoah. Il meurt le 27 mars 2002 à Beverly Hills, après avoir traversé et profondément marqué plus d’un demi-siècle de cinéma américain.

Les exilés juifs d’Europe centrale et la refondation d’Hollywood

Wilder appartient à cette génération décisive d’exilés juifs d’Europe centrale qui ont profondément transformé Hollywood : Fritz Lang, Ernst Lubitsch, Otto Preminger, Robert Siodmak, auxquels on pourrait ajouter Max Ophuls ou Fred Zinnemann. Tous ont importé avec eux une culture visuelle et narrative nourrie de l’expressionnisme, du cabaret, du théâtre viennois ou berlinois, mais aussi une lucidité tragique née de l’expérience du déracinement. Chez Wilder, cette lucidité se traduit par un mélange singulier de cynisme, d’humour acide, de virtuosité du dialogue et d’un regard implacable porté sur les illusions morales, sociales et affectives de l’Amérique.

Une œuvre de désenchantement

De Assurance sur la mort (Double Indemnity - 1944) à La Garçonnière, en passant par Le Poison (The Lost Weekend1945), Le Gouffre aux chimères (Ace in the Hole ou The Big Carnival - 1951) ou Certains l’aiment chaud, (Some Like It Hot – 1959) Billy Wilder n’a cessé de démonter les mythologies américaines. Boulevard du crépuscule en constitue sans doute l’expression la plus sombre, la plus vertigineuse et la plus autobiographique, où le désenchantement se double d’une profonde compassion pour des êtres broyés par leurs rêves.

Une audace narrative fondatrice

Le scénario, coécrit par Billy Wilder, Charles Brackett et D.M. Marshman Jr., se distingue par une audace narrative alors inédite : le film s’ouvre sur un cadavre flottant dans une piscine, qui entreprend de raconter sa propre histoire. Ce dispositif instaure d’emblée un ton mêlant ironie et fatalisme, tout en annonçant un monde où les vivants sont déjà hantés par la mort, et où le passé exerce une emprise mortifère sur le présent.

Norma Desmond : une star devenue spectre

Au cœur du film se trouve Norma Desmond, interprétée par Gloria Swanson dans l’un des rôles les plus saisissants de l’histoire du cinéma. Ancienne star du muet recluse dans une villa décrépite de Sunset Boulevard, Norma vit enfermée dans le souvenir de sa gloire passée. Le trouble est immense, car la frontière entre fiction et réalité ne cesse de se brouiller : Gloria Swanson fut elle-même une immense vedette du cinéma muet, et accepte ici un rôle que nombre de ses contemporaines — Greta Garbo, Mary Pickford, Mae West, Pola Negri — avaient refusé. Norma devient ainsi une figure spectrale, à la fois personnage et allégorie.

Joe Gillis : le regard lucide du film noir

Face à elle, William Holden incarne Joe Gillis, scénariste désabusé, narrateur du film et figure typique du film noir. Lucide sur la corruption d’Hollywood mais incapable de s’en extraire, il incarne le regard ironique, cynique et presque désespéré porté par Wilder sur le système des studios. Joe Gillis évoque aussi, en filigrane, les débuts difficiles du cinéaste lui-même, confronté à la précarité et aux compromis.

Max von Mayerling : la fidélité à l’illusion

Le personnage de Max von Mayerling, interprété par Erich von Stroheim, ajoute une strate supplémentaire de mise en abyme vertigineuse. Ancien grand réalisateur du muet, Stroheim joue ici un majordome dévoué, ancien mari et ancien metteur en scène de Norma. Cette relation renvoie directement à l’histoire tumultueuse de Stroheim et Swanson lors du tournage de La Reine Kelly en 1928. Max incarne une fidélité absolue à une illusion disparue, allant jusqu’à nourrir la folie de Norma pour préserver le mythe.

Entre fiction et réalité : les fantômes d’Hollywood

Autour de ces figures centrales gravitent d’autres personnages et apparitions qui renforcent encore le trouble entre réalité et fiction. Nancy Olson incarne Betty Schaefer, figure de jeunesse et de renouveau possible, tandis que de véritables légendes du cinéma muet — Cecil B. DeMille, Buster Keaton, Hedda Hopper, Anna Q. Nilsson — apparaissent dans leur propre rôle, telles des silhouettes fantomatiques surgies de l’âge d’or. Les scènes entre Norma Desmond et Cecil B. DeMille comptent parmi les moments les plus troublants jamais filmés sur le cinéma se représentant lui-même.

Une esthétique de la ruine

La mise en scène contribue puissamment à l’impression de monde figé et hanté. La photographie en noir et blanc de John F. Seitz repose sur de violents contrastes, des ombres profondes et une atmosphère presque gothique, inscrivant le film à la fois dans la tradition du film noir et dans une esthétique de la ruine. La villa de Norma devient un véritable mausolée du cinéma muet. La musique de Franz Waxman, à la fois lyrique et inquiétante, accompagne la dérive tragique du récit.

Un film-miroir, un film absolu

Comme l’écrit Jacques Lourcelles, Miroir du cinéma, de ses splendeurs pitoyables et de ses rêves cruels, Boulevard du crépuscule peut être vu, détaché de son auteur et du reste de son œuvre, comme un film unique et parfait. Il mériterait d’être anonyme, tant il semble atteindre une forme d’absolu.

Conclusion : la fin d’un monde

Film sur la fin d’un monde — celui du cinéma muet —, Boulevard du crépuscule est aussi un film sur l’exil, la disparition et la violence de l’oubli. À la fois cruel, drôle, sombre et profondément émouvant, il demeure aujourd’hui d’une modernité intacte, rappelant que le cinéma est peut-être avant tout un art hanté par ses propres fantômes.

 

Jacques Déniel



Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard)

États-Unis – 1950 – noir et blanc– drame – 1h50 – VOSTF

Réalisé par Billy Wilder

Scénario : Billy Wilder, Charles Brackett, D.M.Marshman Jr.

Photographie: John F.Steiz

Musique: Franz Waxman

Interprétation: Gloria Swanson, William Holden, Erich von Stroheim, Nancy Olson, Cecil B. DeMille, Buster Keaton...

 

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