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Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch

Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch

L’héritage du silence : transmission et incommunicabilité

 

Une génération de parents libres face à leurs enfants

Avec Father Mother Sister Brother, Jim Jarmusch signe l’un de ses films les plus épurés et les plus mélancoliques. Derrière son apparente simplicité se déploie une œuvre d’une grande rigueur formelle, héritière assumée d’un cinéma que le cinéaste aime et révère : celui de Yasujirō Ozu, de Michelangelo Antonioni et de Robert Bresson. Trois maîtres de cinéma dont la maitrise inspire le film.

La lenteur assumée du rythme, la rareté des dialogues, l’attention portée aux gestes, aux regards et aux espaces font émerger une réflexion délicate sur la transmission, l’héritage affectif et culturel, et surtout sur cette incommunicabilité qui peut s’installer entre parents et enfants — même lorsque l’amour est sincère, même lorsque la liberté fut un principe fondateur.

Né en 1953, Jarmusch filme ici sa propre génération et celle de leurs enfants: génération de la contre-culture américaine, des artistes libres, des marginaux magnifiques pour qui l’existence était une œuvre en soi. Les figures parentales des trois segments incarnent cette utopie vécue. Pourtant, face à eux, leurs enfants semblent incapables de prolonger cet héritage, comme si le passage de relais s’était brisé dans le silence.

Father

En plein hiver, Jeff (Adam Driver), homme austère et attentionné, et sa sœur Emily (Mayim Bialik), plus fermée et rancunière, rendent visite à leur père (Tom Waits), retiré dans une maison isolée près de New York. Avant leur arrivée, celui-ci met en scène son intérieur comme un petit décor de théâtre: désordre savamment dosé, beau canapé de cuir vert recouvert d’une couverture usagée, objets et vêtements divers disposé dans la pièce divers livres exposé (, Wilhem Reich, Diogène en bonne place), photographies, signes ostensibles d’une vie d’artiste, de penseur et de vieil homme beau parleur qui manipule ses enfants.

Cette réunion familiale, la première depuis longtemps, est marquée par l’absence : la mère est morte quelques années auparavant. Très vite, une gêne sourde s’installe. Le père, farouchement non conformiste, semble appartenir à un autre temps que ses enfants, plus rangés, plus normés. À la manière d’Ozu, Jarmusch filme les silences et les temps morts : l’essentiel se joue hors des mots. L’amour est là, palpable, mais la distance demeure, irréductible.

Mother

À Dublin, deux sœurs adultes arrivent séparément dans la maison impeccable de leur mère (Charlotte Rampling), romancière à succès, cultivée et élégante. Tout est ritualisé : le thé, la conversation, la bienséance. Lilith (Vicky Krieps), cheveux roses, libre, légèrement complotiste un peu insolente, vit une relation amoureuse cachée avec une femme ; Timothea (Cate Blanchett), conventionnelle, timide, et fragile est attentionnée avec sa mère.

La conversation, feutrée et acérée, révèle peu à peu une tension latente. L’héritage culturel transmis par cette mère est admirable, mais écrasant. Ici, l’influence d’Antonioni se fait sentir : les corps semblent parfois figés dans des postures sociales, incapables de traduire leurs désirs profonds. L’élégance est un masque rigide.

Sister Brother

À Paris, des jumeaux d’une vingtaine d’années, Skye (Indya Moore) et Billy (Luka Sabbat), se retrouvent après la mort accidentelle de leurs parents, artistes bohèmes américains. Ils arpentent les rues de Paris superbement filmées au volant d’une voiture de collection afin de rejoindre l’appartement de leurs parents récemment décédés. Ils échanges souvent entre-eux des compliments sincères, s’aimant tendrement.

Leur grande complicité se manifeste dans leurs échanges légers, leurs silences partagés, leurs errances dans la ville à bord d’une vieille voiture héritée de leur enfance.

En visitant l’appartement vidé de leurs parents puis un box de stockage rempli d’archives familiales, ils découvrent des fragments de vies, des secrets, des traces. Mais l’émotion ne naît pas tant des révélations que de la conscience aiguë de ce qui ne pourra plus être transmis. Cette exploration de la mémoire intime, d’une grande pudeur, évoque le dépouillement moral et spirituel cher à Bresson.

Une construction en échos

Jarmusch n’en est pas à son premier film à segments : Mystery Train, Night on Earth ou Coffee and Cigarettes reposaient déjà sur des variations et des résonances. Ici, les trois récits dialoguent sans jamais se répondre explicitement. Le film avance par motifs, par rythmes, par sensations, comme une composition musicale en trois mouvements.

La mise en scène, d’une rigueur quasi ascétique, compose chaque plan comme un tableau. Les cadres sont nets, les couleurs picturales, renforçant l’impression de retrait et de méditation. Le comportement parfois mécanique des enfants, presque fantomatique, rappelle The Dead Don’t Die, mais débarrassé ici de toute ironie : il traduit une errance émotionnelle profonde. Jim Jarmusch renoue avec la tonalité méditative et zen de son cinéma celui de Paterson préférant le regard contemplatif à une efficacité narrative sans intérêt. Un humour discret traverse le film grâce à l’emploi de rimes élégantes et drôles liant les trois segments tels le retour récurrent d’une expression anglaise délicieusement suranné Bob is Your Uncle (1), la présence surprenante d’une Rolex au poignet de personnages ou le fait de porter un toast avec un verre d’eau, une tasse de thé ou de café. Ces notes d’humour renforcent la mélancolie rentrée qui accompagne les relations familiales chez le cinéaste.

Une élégie pour une génération

La présence de Diogène de Sinope, figure du cynisme grec, éclaire subtilement le film. Comme le philosophe, les parents ont choisi une vie libre, dépouillée, affranchie des conventions. Mais ce choix radical, vécu comme une libération, devient pour leurs enfants un héritage difficile, voire impossible à prolonger.

Porté par des interprètes d’une précision remarquable — Tom Waits, Cate Blanchett, Charlotte Rampling, Adam Driver — Father Mother Sister Brother s’achève sur These Days de Jackson Browne, dans une version douce-amère interprétée par Annika Henderson. Une élégie pour une génération, celle de Jarmusch, de la contre-culture, la nôtre. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise, le film nous submerge et installe une émotion durable grâce à la force de sa mise en scène et la beauté de sa poésie. Un chef-d’œuvre d’une grande finesse, où le cinéma — aimé, regardé, transmis — devient à la fois héritage et une interrogation sur la nature des relations et de la transmission entre les générations dans notre Monde durablement marqué par l’individualisme égoïste et les brusques et violentes mutations.

Jacques Déniel



Father Mother Sister Brother

États-Unis – 2025 – 1h51 – VOSTF

Réalisation et scénario : Jim Jarmusch

Photographie : Frederick Elmes et Yorick Le Saux

Musique : Jim Jarmusch et Annika Henderson.

Chansons du film: Spooky interprétée par Dusty Springfield, Spooky interprétée par Annika Henderson These Days – Jackson Browne (1973), interprétée par Annika Henderson.

 

Interprétation :

Father :Tom Waits (Father), Adam Driver (Jeff), Mayim Bialik (Emily)

Mother : Charlotte Rampling (Mother), Cate Blanchett (Timothea), Vicky Krieps (Lilith), Sarah Greene (Jeanette)

Sister, Brother : Indya Moore (Skye), Luka Sabbat (Billy), Françoise Lebrun (Madame Gautier, la concierge)

Lion d’or – Mostra de Venise 2025

 

Sortie sur les écrans de cinéma français 7 janvier 2025



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