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Le Sergent noir (Sergeant Rutledge) de John Ford

Le Sergent noir (Sergeant Rutledge) de John Ford

Justice, honneur et vérité historique



Un western de prétoire au cœur de l’Amérique des droits civiques

Le Sergent noir est l’un des films les plus injustement sous-estimés de John Ford, et sans doute l’un des plus courageux. En 1960, au moment même où l’Amérique est traversée par les luttes pour les droits civiques, Ford signe un western de prétoire d’une rigueur morale exemplaire, situé en Arizona en 1881, et centré sur la figure d’un soldat noir accusé d’un crime infâme. Loin de toute concession idéologique, le cinéaste s’en tient à une vérité historique et humaine, fidèle à sa vision du monde et de l’armée américaine.

Un accusé idéal dans une justice biaisée par la couleur de peau

Le sergent Braxton Rutledge, Buffalo Soldier du 9ᵉ régiment de cavalerie, est inculpé pour le viol et le meurtre d’une jeune femme blanche, ainsi que pour l’assassinat de son père. Tout semble l’accabler : il était présent sur les lieux, il a fui, et surtout, il est noir. À une époque où un simple soupçon suffisait à condamner un homme de couleur, le procès apparaît d’emblée comme une mécanique implacable. Seul son ancien lieutenant, Tom Cantrell, convaincu de son innocence, accepte de le défendre.

Une vérité révélée par strates : le procès comme dispositif narratif

Ford construit son film presque entièrement en flash-back, adoptant une narration fragmentée qui épouse le fonctionnement même de la justice : une vérité qui ne se révèle que par strates successives. Dans la première partie, le soupçon domine. La mise en scène est sombre, presque oppressante. Le tribunal est plongé dans un clair-obscur rigoureux, et la première apparition de Rutledge, brutale et inquiétante, semble confirmer les accusations. Ford ne cherche jamais à rassurer le spectateur : il l’oblige à éprouver le poids du préjugé. Puis, progressivement, la lumière revient. À mesure que la vérité s’impose, le film s’ouvre à l’espace et à la grandeur du monde fordien. Monument Valley, la San Juan River, les vastes paysages de l’Ouest filmés en Technicolor flamboyant reprennent leurs droits. La cavalerie galope, les clairons retentissent, et le Sergent Rutledge apparaît enfin dans sa pleine stature de soldat et d’homme. Ford ne le filme pas comme un symbole abstrait, mais comme un héros fordien à part entière, avec le même sens de l’honneur, du devoir et du sacrifice que les figures incarnées autrefois par John Wayne.

L’armée : communauté morale

Il n’y a ici aucune ambiguïté, aucun discours plaqué. Ford ne dénonce pas : il montre. Ce qu’il juge, par la mise en scène elle-même, c’est le droit de Rutledge à appartenir pleinement à l’armée américaine. Chez Ford, l’armée n’est pas une abstraction idéologique, mais une communauté humaine régie par des règles strictes, où la valeur d’un homme se mesure à son courage et à sa loyauté, non à la couleur de sa peau. Reconnaître l’honneur militaire de Rutledge, c’est reconnaître son innocence.

Woody Strode : incarnation de la dignité et de l’honneur

Le choix de Woody Strode est capital. Imposé par Ford contre l’avis du studio, l’acteur possède une présence exceptionnelle. Sa stature imposante, son jeu épuré, presque minéral, confèrent à son personnage une dignité rare. Jamais Ford ne cherche à le victimiser. Rutledge est un homme fier, conscient du dilemme qui l’étreint : fuir pour sauver sa vie, ou se rendre et risquer la mort, mais préserver l’honneur durement acquis après une enfance d’esclave. Lorsqu’il affirme qu’il ne fuira pas parce que l’armée a donné un sens à sa vie, Ford signe l’un des plus beaux moments de son cinéma tardif.

Les Indiens : une présence historique, non un discours

Quant aux Indiens, il n’y a là aucune confusion ni aucun arrière-pensée contemporaine. Les Apaches sont montrés tels qu’ils furent historiquement dans ce contexte précis : des guerriers rudes, violents, ennemis redoutables de la cavalerie. Ford ne les caricature pas plus qu’il ne les idéalise. Ils sont une réalité guerrière, un danger permanent, et non un objet de discours moral. Le film ne porte pas sur eux, et Ford n’en fait ni des symboles ni des figures à réinterpréter : il reste fidèle à l’Histoire et à la logique du récit.

Un chef-d’œuvre de maturité et d’accomplissement

Le Sergent noir est un chef-d’œuvre de maturité, d’une force dramatique remarquable. Les grandes séquences — l’arrivée nocturne de Mary Beecher dans la gare abandonnée, la tirade bouleversante de Rutledge au procès, ou encore son acte de bravoure final — témoignent d’un cinéaste pleinement engagé dans ce qu’il raconte. Film mal compris à sa sortie, échec commercial injuste, Le Sergent noir s’inscrit dans ce triptyque crépusculaire — avec Les Cheyennes et Frontière chinoise — par lequel Ford interroge ses propres mythes et s’impose aujourd’hui comme une œuvre capitale. John Ford y livre une réflexion profonde sur la justice, l’honneur et l’appartenance. En filmant un soldat noir avec la même grandeur mythologique que ses héros blancs, il ne corrige pas son cinéma : il l’achève avec cohérence et noblesse. Un grand film humaniste.

Jacques Déniel

Le Sergent noir de John Ford

États-Unis – 1960 – 1h51 - VOSTF

Réalisation : John Ford

Scénario : James Warner Bellah, Willis Goldbleck

Photographie : Bert Glennon

Musique : Howard Jackson

Chanson Captain Buffalo (Capitaine Buffalo en français) paroles de Jerry Livingston et Mack David.

Producteur(s) : Willis Goldbleck, Patrick Ford pour la Warner Bros.

Interprétation : Woody Strode (Sgt Rutledge), Jeffrey Hunter (Lt Tom Cantrell), Constance Towers (Mary Beecher), Billie Burke (Mrs Fosgate), Juano Hernandez (Sgt Skidmore), Willis Bouchey (Col. Fosgate), Carleton Young (Cpt. Shattuck)...

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